• paulinejaillant

LA RENCONTRE AMOUREUSE - Récap du podcast “Emotions” (3/3)

Mis à jour : févr. 27

Épisode 3, la vision philosophique : à quel point la rencontre amoureuse nous change-t-elle ?


https://louiemedia.com/emotions/amour-philosophie


Dans ce dernier épisode consacré à l’analyse de la rencontre amoureuse, Maud Ventura se penche sur l’aspect philosophique de cet événement.


Elle cherche à répondre à la question suivante : “comment la philosophie explique-t-elle le fait qu’on ne vive pas forcément la même expérience de la rencontre?” et son impact sur nos comportements.


Il y a toujours un décalage entre nos impressions et celles des autres. Au sein de nos familles, avec nos collègues, nos amis …tout le monde s’est déjà dit “c’est ouf, on n’a vraiment pas vécu la même chose !” et dans une histoire amoureuse, ce gouffre est complètement flippant.


Quand du point de vue de Claire, sa rencontre avec David est un coup de foudre, lui s’en souvient plutôt comme une scène absurde, d’une fille un peu bourrée qui fonce sur lui, parle fort et fait de grands gestes.


Pour aider à décrypter cette expérience, Maud Ventura rencontre Marie Robert - professeure de philosophie et autrice de livres pour rendre accessible la philosophie Kant tu ne sais plus quoi faire... et Descartes pour les jours de doute, elle anime un podcast et une page Instagram intitulés Philosophy is Sexy.

Elle publie en 2020 son premier roman Le Voyage de Pénélope.





D’après Marie Robert, cette différence de perception d’une même scène entre plusieurs individus réside en un concept simple : l'altérité.

Nous ne vivons pas la même chose car nous sommes deux êtres différents. On peut se ressembler, avoir des expériences communes, des goûts similaires, chacun est étranger à l’autre.


L’altérité c’est irritant, mais c’est aussi très beau. C’est ce qu’on cherche dans une relation, on est curieux de voir d’autres réactions, comportements, perceptions.

La sociologie explique que nous sommes attirés par ceux qui nous ressemblent, ce qui est appelé l’homogamie. La philosophie explique que l’homogamie n’empêche pas l’altérité : on se ressemble, mais on est étranger.


Selon Levinas - philosophe français du 20e siècle, qui a fait du visage un de ses sujets philosophiques de prédilection notamment dans son livre Ethique et infini publié en 1961 - l’altérité commence au moment même où l’on découvre le visage de l’autre. Un visage n’est pas qu’une bouche, un nez et des oreilles : c’est le point de départ de notre rapport à l’autre, la première expérience de la singularité et de l’unicité de la personne que nous avons en face. Dans la même mesure que tout le monde est différent, chacun ne réagira pas de la même manière devant un visage.


C’est d’ailleurs ce qui touche Claire : elle fonce sur David et est totalement subjuguée par son visage, alors qu’elle sait objectivement qu’il n’est pas particulièrement beau, elle en a conscience. Personne d’autre n’est frappé comme ça par son visage au moment d’entrer dans la boîte de nuit.


Des rencontres, on en fait régulièrement dans sa vie de tous les jours. Elles n’ont pourtant pas toutes le même poids.

Il y a deux facteurs qui font qui confèrent à une rencontre un caractère particulier.


Tout d’abord, il y a les rencontres qui modifient notre comportement, notre ligne de vie, notre trajectoire. Ce sont les rencontres qui créent une rupture brutale, celles après lesquelles notre regard sur les choses changent, et après lesquelles notre vision des choses est modifiée. Selon Hannah Arendt - philosophe Germano/Américaine du 20e siècle - il s’agit d’“événement”, quelque chose d’inédit et dont on ne peut pas prévoir les conséquences.

Effectivement notre pensée est fabriquée à partir de ce qu’on connaît. Or, dans le cadre d’un événement, nous ne connaissons pas les tenants et aboutissants de ce qui vient bousculer notre façon de penser. Ce peut être un professeur passionné, un ami qui devient associé, une œuvre d’art, les théories d’un chercheur… autant de choses qui viennent bouleverser notre vision acquise d’un concept, et dont on ne pourra pas éviter l’impact.


Appliquées à la rencontre amoureuse, les vraies rencontres sont celles qui font rupture, qui sont "évènements".

Elles nous font fléchir et ébranlent nos pensées, à nouveau par le concept d’altérité. On ne connaît pas les manières de fonctionner de la personne en face. Et c’est justement la rupture, mêlée à l'altérité qui nous mettent dans cette situation à la fois d’excitation et d’inconfort terrible (“Mais qu’est ce que je vais lui dire?” “Qu’est ce que je peux répondre à ce texto?” “On va faire quoi?”)


Si on y ajoute le désir, c’est là que nous en venons à modifier nos comportements. Le désir, selon Marie, est la force qui nous pousse à agir pour obtenir ce qu’on souhaite.

Toujours d’après Marie, il y a dans le désir l’idée d’une pulsion de vie, on est poussé par un feu intérieur, qui est un levier extraordinaire pour avancer (on voit ici un parallèle évident avec l’épisode 1, et la sécrétion de dopamine).

Le désir motivé par l’altérité permet de faire des choses dont on se serait senti incapable “toute rencontre avec l’autre est aussi une rencontre avec soi”.


La vie de Claire a changé après ce soir-là : ils sortent beaucoup et tard, ils ont de nouvelles habitudes qui font rupture avec les siennes, elle est exaltée par ce rythme radicalement différent de sa routine habituelle. Elle se découvre moins timide, plus couche-tard … Elle change ses habitudes.


La rencontre amoureuse nous fait changer, souvent pour le meilleur et dans le sens où elle secoue les certitudes qu’on avait sur nous-même.

(Une partie du podcast est dédiée à l’importance de ne pas s’oublier pour ne pas perdre son identité à ce moment-là, chose qui est arrivée à Claire pour plaire à David. J’ai choisi de ne pas rentrer dans ce détail pour ne pas noyer les idées).


Mais lorsqu’on rencontre quelqu’un, on ne sait jamais sur le moment si cette rencontre aura un impact sur le reste de notre vie, dans le sens qu’on vient de décrire comme "événement". La rencontre, on la vit, puis on la raconte.

Et c’est le deuxième facteur qui confère à une rencontre un caractère particulier.


D’après Henri Bergson - philosophe français du 20e siècle, auteur de La pensée et le mouvant (1934) - on reconstitue une situation après coup. Au moment de la rencontre on ne sait pas ce qui se passe, on analyse la rencontre à posteriori, grâce au recul et à des éléments d’explications qui viennent s’ajouter après (pas seulement le lendemain ou la semaine d’après, mais parfois il faut des années pour comprendre ou raconter la signification d’un moment). C’est l’idée de l’illusion rétrospective : tout est rétrospectif et c’est particulièrement appropriée à la rencontre amoureuse .


Une histoire d’amour c’est de l’amour, mais c’est aussi une histoire. Il faut mettre en scène sa rencontre, on n’est pas dans la recherche de vérité, mais on se crée un récit, une base à l’histoire qui commence.


L’enjeu pour Claire et David sera de créer un récit commun à partir de cette rencontre assez différente. Le récit de la rencontre a un réel impact sur la suite d’une relation.

Dans le cas de Claire et David, ce dernier a toujours eu l’ascendant sur Claire, du fait de la rencontre, qui ne vient que d’elle.


Dans l'absolu, la rencontre entre Claire et David n’a pas de signification en soi. Elle n’a de sens que par la lumière de tout ce qui va se passer par la suite. Elle a du sens car elle est le point de départ de quelque chose, car elle va bouleverser la vie des protagonistes. Elle aurait pu n’avoir aucun impact si pour une raison ou une autre, Claire n’avait jamais revu David.

Donc la rencontre, son importance, son souvenir est construit à posteriori, une fois qu’on constate que la rencontre a impliqué un changement.


Pour résumer, la raison principale pour expliquer les différences de ressenti à l’issue d’une rencontre provient de l’altérité. Concept selon lequel nous sommes tous par essence étrangers les uns aux autres.

Non seulement nous ne pouvons pas ressentir exactement les mêmes choses au même moment, mais en plus l’importance d’une rencontre, et son effet sur notre comportement varie d’un individu à l'autre. Dans les multitudes de rencontres que nous faisons chaque jour, certaines sont anodines et d’autres sont vécues comme des événements par l’un ou par les deux individus de la rencontre. Cette perception varie, par l’altérité et par le bousculement provoqué dans notre pensée, par rapport à notre ligne directrice.

C’est ce qui fait de la rencontre amoureuse un moment heureux mais déstabilisant.

Enfin, l’importance d’une rencontre se constate à posteriori, et son récit est au moins aussi important que la rencontre en elle-même. Cela lui confère une vision très subjective.


En conclusion, on peut également dire que l’altérité, qui rend la rencontre amoureuse si vivante, peut également rendre la relation compliquée. Les différences qui nous ont séduites au début, peuvent être celles qui nous feront vriller plus tard.

L’amour c’est être capable, dans nos étrangetés respectives, de construire et d’inventer un “3e lieu” : accueillir l’étrangeté de l’autre quand elle a perdu de son charme, pour créer une bulle commune.


 
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